Sommes-nous en démocratie ?

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   Posez la question à un politicien de carrière - j’évite volontairement la formule « professionnel de la politique » qui sous-entend une forme de compétence particulière, ce dont, hormis celle de s’accrocher à son mandat, je doute franchement. Ce politicien vous dira que la démocratie est un système politique où tous les citoyens ont la possibilité de choisir leurs représentants.

  C’est sur ce principe que repose le fonctionnement de notre modèle politique. A chaque scrutin, les électeurs sont cordialement invités à exprimer leur préférence électorale en usant de leur bulletin de vote.

   C’est cette surprenante question qui a servi de thème au débat organisé à l’université de Lyon le 29 avril 2016. Pour y répondre, étaient présents le professeur en droit constitutionnel Dominique Rousseau, le député européen Jean-Marie Cavada et l’avocat David Guez, fondateur de la plateforme participative LaPrimaire.org. Les organisateurs m’ont également invité à rejoindre ce parterre de personnalités à priori bien plus légitimes que moi pour donner un avis sur une question aussi fondamentale. La dynamique que je menais avec le Parti du Vote Blanc avait été identifiée depuis les réseaux sociaux où l’association que je dirigeais depuis six ans était très active. Un avis pragmatique tel que le mien était attendu comme un éclairage complémentaire et utile aux considérations purement théoriques. 

   « Sommes-nous en démocratie ? » La question posée à Lyon peut paraître pour le moins saugrenue tant la réponse semble couler de source pour tout un chacun. La France est une grande démocratie, un modèle du genre. Il n’y a qu’à se plonger dans les textes officiels que nous connaissons tous - Constitution, Déclaration des Droits de l’Homme - pour s’en persuader. Toute notre éducation civique repose sur cette certitude. La France est une des grandes démocraties occidentales. Ce qui était intéressant était donc que nous soyons amenés à nous poser la question. Aurions-nous des raisons d’en douter ? 

  Pour comprendre cette interrogation, je me suis volontairement concentré sur les aspects pratiques plutôt que sur des considérations purement théoriques de notre démocratie. Les déclarations d’intention et les beaux discours sont une chose - surtout en politique - mais très concrètement, dans le quotidien des français, qu’est-ce qui nous prouve que nous ne sommes pas en dictature ? 

    Dans l’ensemble des démocraties occidentales, voter est devenu une pratique ordinaire. On a tendance à le banaliser tant il parait évident, mais ce droit de vote est la preuve irréfutable de notre état démocratique. A travers ce symbole emblématique d’une citoyenneté vivante, les électeurs ont le sentiment de participer à la vie de la société et de donner un avis qui sera évidemment pris en compte. Lorsqu’une dictature accède enfin à la liberté, la première mesure de cette révolution politique est la tenue d’élections non-truquées qui permettent à tous de s’exprimer librement. L’imagerie révolutionnaire du peuple qui détient une part du pouvoir est toujours présente dans notre inconscient collectif. L’espace d’une journée, un dimanche de communion citoyenne, elle alimente le sentiment que l’ordre hiérarchique peut être renversé. Le vote apparaît comme l’héritage de notre culture civique et symbole de la réalité d’une démocratie qui s’exprime. Le bulletin de vote étant à la démocratie ce que la carte de crédit est à l’institution bancaire.

 

   

 

 

 

 

 

 

 

   Cette conception reste cependant limitée car ce sont les partis politiques qui imposent les candidats que notre bulletin de vote ne fera que départager. Notre capacité à faire un choix se limite donc à une pré-sélection de candidats que nous n’avons pas choisis. On appelle cela un choix fermé, un peu comme une question dont la réponse ne peut être que « oui » ou « non ». L’illusion est parfaite. 

   Pour mieux saisir la portée de cette manipulation mentale, permettez-moi de vous faire part d’une anecdote personnelle. Un matin d’avril, je demande à mon fils de 10 ans de mettre un pull-over pour aller à l’école. Il me répond qu’il ne fait pas froid et qu’il n’a pas besoin de ce pull. La discussion s’envenime rapidement et j’obtiens gain de cause en abusant de mon autorité paternelle. Tous les parents ont connu ce genre de situation au moins une fois. Le lendemain matin, pour éviter que le même drame ne se reproduise, je lui présente les choses différemment et lui dis : « Quel pull veux-tu mettre ce matin ? Le bleu à capuche ou le rouge avec les grandes poches ? ». Mon ado ne se rend évidemment pas compte de la manipulation dont il est victime. Il me répond du tac-au-tac : « J’aime pas le rouge, il me tient trop chaud. Je mets le bleu ! ».

Cette fois, il ne lui vient pas à l’idée de me dire qu’il ne veut pas de pull. Le fait d’en vouloir un ou non ne fait pas partie des options possibles. Ce n’est pas la question que je lui ai posé. En revanche, je lui ai laissé la possibilité de choisir, un choix certes fermé entre le bleu ou le rouge, mais c’est lui qui a décidé.

 

    Notre droit de vote fonctionne sur ce même schéma. Les politiciens pour qui nous votons sont préalablement sélectionnés par des partis politiques. Ils forment ce choix fermé de candidats parmi lesquels nous désignerons un gagnant. Or, le citoyen d’aujourd’hui a pris l’habitude d’être consulté pour tout et rien. Sondages (3 par jour en période électorale), statistiques, matinales radios de type ‘’les auditeurs ont la parole’’, son avis est sollicité sur le moindre fait d’actualité, même le plus anodin. Lors de consultations, qu’elles soient cantonales, régionales ou nationales, il est tenu de s’informer, de lire des programmes et de bien peser les conséquences de son vote. On lui demande d’émettre un jugement éclairé, de prendre position. Voter n’est donc pas seulement choisir, c’est avant tout exprimer une opinion. Cependant, le pouvoir politique ne reconnaît plus la dimension symbolique de l’acte électoral et le réduit facilement à un acte purement comptable. Le vote des électeurs se limite à départager des candidats dans une liste pré-établie. Sachant que l’ensemble des partis politiques représentent en nombre d’adhérents à peine 1% de la population en âge de voter, nous serions en droit de nous poser la question de la représentativité des partis et de leur légitimité à réduire l’offre politique à leurs seuls candidats. 

   « Sommes nous en démocratie ? ». A cette question apparemment anodine, Julia Cagé, professeure à Science Po Paris, apporte un éclairage pour le moins radical. L’auteure de Libres et égaux en voix ne fait pas dans la langue de bois :

« La démocratie n’existe pas. Elle reste à inventer ». Elle précise : « Il nous faut créer les conditions de la délibération afin de penser tout à la fois démocratie participative et représentative ». Selon elle, nos institutions souffrent d’un mal volontairement ignoré. Celui de la relation entre argent et démocratie et, au-delà, celui des conditions de la représentation dans un monde profondément inégal et pluriel.