Le dîner de cons

  Vous organisez un dîner pour une dizaine de personnes. Pour être certain de les impressionner, vous vous lancez dans la préparation de recettes exotiques rapportées de votre dernier voyage en Chine. Effet garanti. Au menu, vos invités auront le choix entre la soupe de pénis de tigre infusé au gingembre, les oeufs pourris, le rôti de chat, le scorpion grillé, les testicules de poulets marinés, le sauté de crocodile ou les yeux de poissons bouillis. De telles recettes peuvent surprendre mais cette passion particulière pour l’escalope de chien ou le ragoût de chauve-souris constitue l’alimentation de base de près d’un milliard et demi d’habitants de la planète.

  A la fin du repas vous demandez à vos convives de choisir le plat qu’ils ont préféré. En majorité ils répondent le sauté de crocodile au détriment du ragoût de chauve-souris ou de la soupe de pénis de tigre. Savez-vous seulement s’ils ont aimé leur plat ? Ils pourraient bien avoir partagé le pire repas de leur vie à ingurgiter des préparations indigestes. Sans doute le crocodile était moins difficile à avaler que le reste, mais ce n’était pas votre question. Vous aviez demandé ce qu’ils avaient préféré, pas s’ils avaient aimé. La satisfaction de vos invités ne compte pas dans cette question. 

  Au prochain repas, peut-être serez-vous tenté de cuisiner les mêmes plats, les mêmes recettes. Ne serait-ce pas là une erreur liée aux informations tronquées que vous avez obtenues la première fois ? Peut-être que vos invités auraient préféré vous dire qu’ils n’aiment pas votre cuisine. Mais comment le saurez-vous puisqu’à aucun moment vous ne leur avez posé la question. Jamais vous ne remettrez en question votre cuisine. Jamais vous ne proposerez de nouveaux plats. A quoi bon puisqu’ils préfèrent le crocodile !

   Ne vous étonnez pas si, lorsque vous les inviterez à nouveau, ils déclinent poliment l’invitation. Ils savent déjà que le menu ne leur convient pas et préfèreront s’abstenir plutôt que de devoir avaler de force un plat qui leur restera en travers de la gorge.

  C’est à ce type de festin que les électeurs sont invités en 2022. Depuis trop longtemps, les Français nourrissent le sentiment d’être les convives d’un dîner dont ils n’ont pas choisi le menu. Scrutins après scrutins, ils confirment leur refus de participer au repas dominical au cours duquel les mêmes plats, les mêmes ingrédients et les mêmes vieilles recettes leurs seront servies. C’est ainsi que pourrait se résumer le casting de 2022. Macron, Le Pen, Mélenchon, Bertrand, Dupont-Aignan et son cortège de faux candidats habituels. Un véritable dîner de cons dont le menu semble se répéter invariablement, années après années, obligeant les électeurs à choisir par défaut entre la fricassée de testicules de poulet et la marinade de tripes en gelée. 

  Depuis 40 ans, nous nous obstinons à voter contre le plus mauvais des Chats, passant alternativement des Chats noirs aux Chats blancs, Siamois, rayés, ou bi-couleurs, comme s’il suffisait de changer la couleur des Chats pour changer la vie des Souris. Combien de temps encore allons-nous accepter de croire en de telles illusions ?  Et si on arrêtait d’être cons ?

  Nous avons été con-ditionnés à penser que nous devions remettre notre sort entre les mains des politiciens, à attendre d’eux qu’ils prennent les bonnes décisions que nous serions incapables de prendre sans eux. Il serait pourtant dans notre intérêt, en tant que con-citoyens adultes et responsables, de prendre en main notre destin politique, de limiter le pouvoir de cette élite auto-proclamée qui écrit les règles du jeu tout en s’en exonérant, qui verrouille le débat en cumulant les mandats et qui maintient l’électeur dans le con-fort de l’impuissance, la division et la désinformation. 

  Nous avons pris l’habitude de nous en remettre à eux, con-vaincus qu’il ne pouvait en être autrement parce que c’est ainsi qu’on faisait depuis toujours. Mais n’est-il pas de notre responsabilité de participer au débat, de proposer, de con-tredire, d’empêcher, d’inventer, d’imaginer, de soutenir, de nous organiser, de créer, de con-struire ? Or, les pouvoirs sont con-centrés dans les mains d’une classe politique con-sanguine et solidaire qui s’arroge tous les droits et qui profite d’un système devenu inefficace, dépassé et dépensier. Devant cette situation, les électeurs se sentent comme pris en otage, impuissants car il n’existe aucun contre-pouvoir à la prédominance des élus. C’est la raison pour laquelle il est indispensable de réformer ce système politique con-fiscatoire. 

   C’est bien le fonctionnement, ou plutôt les dysfonctionnements, de notre démocratie qui isolent nos élus dans une tour d’ivoire déconnectée de la réalité et éloignent le citoyen des décisions qui le con-cernent. C’est donc au citoyen de reprendre sa place comme pierre de voûte de l’institution démocratique. Un citoyen réellement acteur qui ne peut plus être réduit au simple statut de con-sommateur com-plaisant entretenant à ses dépends un système qui le ruine et le con-damne à choisir tous les cinq ans entre une erreur ou une bêtise. Ce citoyen éduqué doit pouvoir proposer autant qu’invalider, soumettre ou simplement participer. La manifestation de sa lucidité doit s’exprimer dans une exigence sans con-cession, autorisée depuis 1848 par le suffrage universel et matérialisée par un bulletin de vote. 

   Rendre le citoyen acteur de la vie politique n’est pas seulement une absolue nécessité. C’est aussi une demande pressante de la part d’un peuple de Souris de mieux en mieux informées et de plus en plus con-cernées. L’électeur d’aujourd’hui à son mot à dire. Il con-teste les mauvaises orientations prises par des Chats sans scrupules et revendique son droit légitime à prendre part au débat et aux décisions qui impliquent son quotidien. Mais comme l’oiseau qui est né et a grandi en cage, il ne sait pas qu’il est capable de voler de ses propres ailes.

   Tout commence donc par une prise de con-science. Celle de l’intérêt de Chats condescendants à maintenir, quoi qu’il en coûte, l’illusion de leur supériorité sur des Souris confinées. C’est pourquoi il est urgent de réviser nos certitudes sur l’idée que nous nous faisons de la démocratie, c’est-à-dire des règles qui déterminent son fonctionnement. Le système représentatif ayant montré ses limites, il convient de le dépasser et de mettre en place les outils de gouvernance dignes d’une réelle démocratie, vivante et respectueuse de tous. Seule une telle (r)évolution de nos institutions peut faire sortir la France des blocages politiques et de l’oligarchie en place. 

  La formidable mobilisation populaire et pacifique des Gilets Jaunes a prouvé que la France de 2022 est capable de se rassembler lorsque sa survie est en jeu. Il est dorénavant dans l’intérêt de cette France combattante, lucide et exigeante de s’exprimer sur le terrain politique et de transformer l’élan d’une contestation salutaire en proposition constructive. Certes les Chats ont pris le pouvoir, mais les petites Souris sont désormais conscientes de leur intérêt à s’émanciper de leur tutelle. Dès lors qu’elles auront pris conscience de leurs compétences et de leurs capacités à se prendre en main, il leur appartiendra de s’organiser avec détermination et d’inventer le monde de demain…le Pays des Souris.