Entretien à l'Elysée

Ce vendredi 24 novembre, jour de Black Friday, tandis que les grandes marques rivalisaient d’imagination mercantiles pour nous faire les poches - au point de se demander si on ne se fait pas arnaquer le reste de l’année - j’étais invité à l’Elysée par le conseiller politique d’Emmanuel Macron pour plaider en faveur du vote blanc. 

Le courrier reçu de l’Elysée quelques jours plus tôt était ainsi rédigé : « Attentif à votre démarche, le Président de la République m’a demandé de vous recevoir ». Emmanuel Macron s’intéresserait au vote blanc ? Comment aborder cet entretien ?

 

L’accueil du conseiller était chaleureux et convivial ; à des années-lumières de l’accueil glacial que nous avait réservé son homologue lorsqu’en janvier 2015 nous avions été reçus avec Magali Delamour pour présenter le vote blanc comme un rempart à la montée du FN.

La discussion qui s’engageait était franche et directe. Un entretien constructif au cours duquel différentes thématiques en lien avec l’évolution de l’institution démocratique allaient être abordées. Parmi elles, la transformation du CESE en chambre citoyenne, la réduction du nombre de parlementaires ou la simplification de l’article 11 relatif au referendum d’initiative citoyen. Des sujets qui me tiennent à coeur et sur lesquels je reviendrai dans un prochain billet. 

Mais la plus grande partie de notre entretien allait évidemment être consacrée à la question du vote blanc.

 

Nous connaissons bien les arguments qui, du strict point de vue démocratique, plaident en faveur de sa reconnaissance. Lutte contre l’abstention et le vote sanction, retour au principe fondamental du vote d’adhésion là où le vote ‘’contre’’ semble devenu la règle, possibilité d’exprimer un désaccord constructif. Tous ces arguments ont été largement défendus au sein du PVB depuis 5 ans et se sont régulièrement heurtés à celui de la modification de la constitution. Mais mon interlocuteur du jour n’est pas un expert en droit constitutionnel. C’est le conseiller politique d’un président en poste qui cherchera certainement à présenter, le moment venu, des mesures populaires et électoralement séduisantes. C’est donc sur le terrain purement politique que mon argumentaire doit se fonder.

 

Ça tombe bien, je ne suis pas venu les mains vides…

 

La reconnaissance du vote blanc est une mesure soutenue par la grande majorité des français. Les chiffres du dernier sondage IFOP le prouvent. 85% des électeurs déclarent y être favorables. Ce chiffre est confirmé par les sympathisants LREM eux-mêmes. En effet, dans la synthèse des ‘’Ateliers En Marche’’ de février 2017, le vote blanc y était plébiscité à 95% (cf p23 du rapport). Si on ajoute à ces ‘’pourcentages’’ les 300.000 signataires de la pétition que nous avons déposé sur change.org, la démonstration est faite que l’attente des français en faveur du vote blanc est indiscutable.

 

Majoritairement soutenue du coté des électeurs, c’est aussi du coté des partis politiques que les soutiens pourraient se manifester. Cela peut paraître paradoxal quand on sait que la trentaine de projets de loi présentés depuis 20 ans ont tous été rejetés par le parlement, mais il semblerait bien que le contexte ait sensiblement évolué. En effet, et c’est la grande nouveauté du scrutin de 2017, sur les 11 candidats au premier tour de l’élection présidentielle, 8 d’entre eux avaient intégré la reconnaissance du vote blanc dans leur programme. Seuls Marine Le Pen (qui le proposera finalement au second tour), François Fillon… et Emmanuel Macron avaient fait l’impasse. 

On imagine difficilement que 7 mois après le 1er tour, ces responsables politiques renient leur engagement de campagne. Dès lors, en l’absence d’une réelle opposition politique et fort d’une majorité parlementaire totalement dévouée, Emmanuel Macron n’aurait aucune difficulté à faire adopter un texte de loi qui, à ce jour, n’a jamais pu aboutir.

 

On ne peut également ignorer l’impact du vote blanc sur l’abstention. A moins de considérer les 60% d’abstentionnistes comme des électeurs totalement désintéressés de la politique, ce qui serait un véritable déni de réalité, le vote blanc apparait comme une réponse à celles et ceux qui, faute de trouver chaussure à leur pied, préfèrent s’abstenir en signe de contestation civique. En augmentant ainsi la participation électorale, le vote blanc pris en compte dans le calcul des résultats offrirait aux élus une légitimité comptable qui leur fait cruellement défaut.

 

Mais l’argument politique qui séduira le futur candidat à sa réélection est sans aucun doute celui des conséquences directes du vote blanc sur le résultat de ses adversaires. Inutile d’avoir suivi de hautes études en stratégie politique pour comprendre l’intérêt que pourrait avoir le président sortant à affaiblir ses opposants avant de remettre son mandat en jeu.

Selon les chiffres de cette étude de mars 2017, on constate en effet que 35% de l’électorat de Marine Le Pen et 44% pour celui de JL Mélenchon auraient préféré voter blanc si celui-ci avait été reconnu. Ces chiffres confirment ainsi la tendance selon laquelle le vote aux extrêmes ne serait pas uniquement un vote d’adhésion mais un ‘’coup de gueule’’ électoral.

En d’autres termes, après avoir dissout le PS et dispersé l’UMP façon puzzle, Emmanuel Macron pourrait réduire l’électorat des partis extrêmes à peau de chagrin. Il lui suffirait pour cela de modifier les articles L65 et L66 du code électoral et d’accorder au vote blanc sa pleine et entière reconnaissance.

 

Si les arguments en faveur du vote blanc sont évidents, faut-il pour autant rendre le vote obligatoire ? Ce serait visiblement le postulat de départ de la réflexion Macronienne. L’objectif affiché étant d’éradiquer l’abstention, il suffirait en effet de rendre le vote obligatoire pour que, mécaniquement, l’abstention disparaisse. 

Bien que je ne sois pas un farouche partisan du vote obligatoire, je me dois d’admettre que, dans la mesure où l’électeur aurait la possibilité de refuser l’offre politique en votant ‘’blanc’’, il n’y aurait aucune objection morale ou démocratique à ce qu’il soit obligé d’aller voter. 

Pour autant, je tiens à relever un obstacle majeur. C’est ce que j’appelle le ‘’paradoxe du vote obligatoire’’.

Ce que redoute par-dessus tout le politicien en quête de mandat, c’est la situation de blocage où le vote blanc majoritaire viendrait invalider le scrutin. C’est ce prétexte constitutionnel qui a été systématiquement avancé depuis 20 ans pour justifier qu’aucune loi ne soit jamais adoptée. Or, c’est précisément vers ce scénario catastrophe que pourrait conduire le vote obligatoire car la majorité des abstentionnistes seraient alors tentés d’avoir recours au vote blanc, et ce dans le seul but d’éviter les sanctions prévues par la loi. Le vote ‘’blanc’’ en tant que tel ne deviendrait plus qu’une sorte de ‘’vote poubelle’’ vidé de son essence contestataire…mais mathématiquement majoritaire. On appelle ça se tirer une balle dans le pied !

En fait, si les craintes du politique se résument au risque de blocage, peut-être serait-il plus prudent de ne pas créer les conditions de sa réalisation. 

De mon point de vue, le vote blanc se suffit à lui-même pour lutter efficacement contre une abstention excessive et renouer le contrat de confiance qui lie l’électeur à ses élus. Par ailleurs, il me semble que faire renaitre l’envie de participer plutôt que l’imposer constituerait un enjeu politiquement bien plus ambitieux et intellectuellement plus satisfaisant.  

 

Dans le 5e volet de son programme présidentiel, le candidat Macron annonçait vouloir engager une réforme de la constitution dont la presse nous a déjà livré les contours. La réflexion du chef de l’Etat sur la question du vote blanc n’est peut-être pas encore totalement aboutie. Au regard cependant des nombreux arguments qui plaident en faveur de sa reconnaissance, Emmanuel Macron ne saurait ignorer le soutien de l’immense majorité de l’électorat pour cet outil démocratique, y compris dans ses propres rangs. Dans la perspective de sa réélection en 2022, il commettrait là une erreur politique et stratégique grave. 

Mais à bien y réfléchir, la véritable question qui se pose n’est pas tant de savoir s’il intégrera la question du vote blanc dans la prochaine réforme constitutionnelle, mais pour quelles raisons valables il pourrait encore refuser de le faire…

©Stephane Guyot 2020- Tous droits réservés