Sous le sable de Paris-Plage,

le sang de Daech

Le 21 juin dernier, un article du "Monde" révélait les accords entre la société Lafarge, N°1 mondial du ciment, et Daech en Syrie. On y apprenait que pour maintenir ses activités, ce fleuron de l’économie française n'a eu aucun état d’âme à négocier avec le groupe terroriste un partenariat ‘’gagnant-gagnant’’ qui aurait permis au cimentier français, moyennant finances bien entendu, de préserver ses investissements en Syrie.

Dans le contexte de la vague d’attentats qui touche la France depuis 2015, ces informations devraient en toute logique provoquer une vague d’émotion dans la sphère politico-médiatique.

Contre toute attente, ces révélations n’ont pas fait grand bruit. Hormis Danielle Simmonet, élue au Conseil de Paris, qui s’est aventurée à dénoncer le deal sordide, rares ont été ceux qui ont publiquement exprimé leur émotion face à de tels arrangements économiquement rentables mais moralement condamnables. Ces mêmes responsables politiques habituellement si prompts à occuper les plateaux TV pour dispenser des leçons de morale, à répéter en boucle qu’il faut lutter contre Daech par "tous les moyens à notre disposition" et qu’il ne faut faire aucune distinction entre les terroristes, ceux qui les financent et ceux qui les protègent, ont tout à coup brillé par leur extraordinaire mutisme.

Comment se fait-il que notre personnel politique, pourtant si réactif lorsqu’il s’agit de commenter des sujets qui fleurent bon la polémique, soit resté à ce point silencieux sur une affaire à ce point scandaleuse et immorale ? Pourquoi Manuel Valls n’a-t-il pas réagi avec fermeté dans un de ses fameux discours sur nos valeurs républicaines ? Même un vieux discours réchauffé aurait fait l’affaire. Côté médias, le silence est également de rigueur. Pas l’ombre d’un article dans la presse nationale. Pas la moindre ‘’Edition Spéciale’’ sur BFMTV !

Les intérêts économiques de nos multinationales passeraient-ils avant la lutte contre le terrorisme ? Les profits des actionnaires seraient-ils prioritaires sur la sécurité des citoyens ? Serait-ce plutôt le partenariat entre la Mairie de Paris et Lafarge, fournisseur officiel du sable de Paris-Plage, qui justifie ce silence gêné ? La Ville de Paris aurait-elle déjà passé des accords avec la multinationale française dans le cadre de sa candidature aux JO de 2024 ?

Ne posons pas trop de questions qui dérangent. Nous n’aurons aucune réponse. La seule qu’on pourra se poser cependant est de savoir si le gouvernement français était au courant de tels arrangements macabres avec l’EI. Bien évidemment, il ne faut pas s’attendre à des aveux attristés de la part du Premier Ministre. Ne soyons pas naïfs. Mais ce pacte avec le diable fait tristement écho au scandale pétrolier révélé en septembre 2014 par Jana Hybaskova, ambassadrice de l’Union Européenne en Irak.

Rappelons également que lorsqu’une entreprise française, a fortiori du CAC40, s’installe dans un pays en guerre - ce qui est le cas dans certains pays d’Afrique ou du Moyen-Orient - le ‘’Quai d’Orsay’’ est obligatoirement et régulièrement en contact avec elle. L’Etat assure ainsi une de ses fonctions régaliennes en garantissant la sécurité de ses ressortissants nationaux à l’étranger. Ces pratiques sont habituelles. Tous les grands groupes industriels établis en zone de conflits s’y soumettent. Dès lors, la véritable question que nous serions en droit de nous poser est ‘’l’état Français pouvait-il ignorer les agissements de Lafarge avec Daesh ?’’.

30 jours, pas un de plus. C’est le temps record qu’il aura fallu pour boucler - bâcler ? - le rapport parlementaire qui vient laver Lafarge de tous soupçons de financement d’entreprise terroriste. Moins d’un mois après les accusations portées par ‘’Le Monde’’, et dans la discrétion la plus totale, comme ça. ‘’Circulez, y a rien à voir’’, aurait dit Coluche.

Elle est peut-être là, la réponse qu’on attendait…

Il n’en demeure pas moins que, même blanchi par ses pairs, Lafarge s’est livré au nom de la sacro-sainte rentabilité à des liaisons bien dangereuses avec l’organisation terroriste responsables de la série d’attentats commis sur notre sol depuis Charlie-Hebdo.

On peut regretter que seul ‘’Le Monde’’ ait jugé suffisamment sérieux les éléments qui accablent Lafarge pour publier une enquête détaillée sur ces accords. Mais connaissant les rapports parfois incestueux entre pouvoirs politique, médiatique et industriel, il n’est pas étonnant en revanche qu’un voile discret ait été posé sur cette affaire. Pour autant, les accords inavouables entre Lafarge et l’Etat Islamique font tâche. Car si nous savons que l’argent n’a pas d’odeur, il a désormais une couleur. Et sous le sable de Paris-Plage, coule le sang des 223 victimes françaises de Daech…

©Stephane Guyot 2020- Tous droits réservés