Les Recasés de la République

  L’ancienne garde des sceaux, Elisabeth Guigou vient donc de démissionner de la Commission sur l’inceste et les violences sexuelles. Sa légitimité à la tête de cette nouvelle institution était sérieusement remise en question en raison de sa proximité avec Olivier Duhamel, accusé d’inceste sur son beau-fils.

L’affaire révélée par Camille Kouchner est évidemment dramatique. Elle soulève notamment la question de la prescription pour des faits aussi terribles. Mais une autre question me vient spontanément. Que faisait Elisabeth Guigou à la tête d’une telle commission ?!

   Un rapport de l’Inspection Générale des Finances dénombrait en 2012 près de 1.200 agences, Observatoires, Commissions et autres Hautes autorités, qui ne servent pas à grand-chose si ce n’est assurer aux recalés du suffrage un revenu maximum en échange d’un travail minimum. Ce chiffre serait en baisse constante. En 2018, le projet de loi de finances pour 2019 ne reconnaissait officiellement que 387 «commissions et instances consultatives ou délibératives placées directement auprès du Premier ministre ou des ministres», sans préciser toutefois ce qu'étaient devenus les autres comités habilement ignorés.

   Dans son livre « Rentiers d’Etat », le journaliste Yvan Stefanovitch décortique la mécanique dite du recasage des copains. Les nominations au sein de ces agences sont l’occasion de replacer un ami qui a rendu service, un soutien à remercier, un ancien élu à caser ou un ennemi politique qu’il serait judicieux d’éloigner. Au chapitre des placards dorés de la République, on relève notamment le scandale des préfets fantômes, pudiquement appelés "préfets hors cadre". Leur nomination est décidée par le seul fait du prince. Ces jobs en or de la haute fonction publique sont régulièrement pointés par la Cour des Comptes. Une fois titularisé, le statut de préfet est garanti à vie. Il octroie à son bénéficiaire un salaire net de 6.000 à 12.000 € par mois.

   La République exemplaire et la promesse de l'impartialité de l’État étaient des arguments piliers de la campagne de François Hollande en 2012. Lors d'un meeting de mars 2011, il dénonçait les « nominations partisanes parfois issues des cercles les plus intimes » opérées sous le quinquennat de son prédécesseur, Nicolas Sarkozy. Mais son mandat touchant à son terme, il s’empressera de recaser ses proches collaborateurs à des postes enviables. Son conseiller politique, Vincent Feltesse, sera nommé à la Cour des Comptes ; le directeur de cabinet de Manuel Valls sera propulsé préfet de Meurthe-et-Moselle, tout comme son directeur du Service d'Information du Gouvernement (SIG), nommé préfet hors-cadre. On notera également, pour l’anecdote, la nomination de Laurent Fabius au Conseil Constitutionnel et celle de l’ancienne directrice de cabinet de Ségolène Royal, une certaine Elisabeth Borne, à la direction de la RATP. Un tremplin en or pour le Ministère des Transports…

   Au cours de la campagne de 2017, Emmanuel Macron fit lui aussi un certain nombre de promesses qui pouvaient laisser croire que les choses allaient changer. Mais force est de constater que la Macronie s’inscrit dans la droite filiation de ses prédécesseurs, provoquant parfois des vives interrogations. C’est le cas par exemple d’Agnès Saal, promue au poste de haut fonctionnaire au Ministère de la Culture après avoir été condamnée pour des notes de frais pharaoniques à la tête de l’INA. C’est également le cas de Sibeth Ndiaye qui annonce son départ de l'arène politique après 15 mois de porte-parolat et un nombre record de maladresses avant d’atterrir à la ‘’Commission Nationale des Talents’’ au sein de LREM. C’est encore Christophe Castaner, ancien premier flic de France, remercié pour l’ensemble de son oeuvre qui obtient un lot de consolation avec la présidence du groupe LREM à l’Assemblée nationale. Pour Muriel Pénicaud, ministre du Travail jusqu’en juillet 2020, c’est une place d’ambassadrice de la France auprès de l’OCDE qui lui sera offerte. Mais la palme revient sans aucun doute à la très discrète promotion d’Agnes Buzyn à l’OMS le 5 janvier dernier, certainement en remerciement pour ses états de service dans la gestion du Covid ou de sa campagne Municipale à Paris.

   Drôle de pratiques, vous en conviendrez, où la défaite, l'incompétence et le mensonge sont récompensés par une promotion obtenue par la seule volonté d’un monarque. Si vous êtes haut-fonctionnaire, un poste d’ambassadeur vous attend quelque part dans le monde ; si vous ne l’êtes pas, vous finirez préfet sans forcément d’affectation particulière ou occuperez un poste convoité dans une de ces innombrables Commissions à la main du président de la République. Cette politique du recasage permanent explique en grande partie l’exponentielle croissance de la bureaucratie française et le recours à des organismes privés pour faire le job initialement dévolu aux fonctionnaires d’Etat. Impossible de recruter du personnel compétent quand vous avez tant de monde à recaser. On comprend mieux le fiasco de la campagne de vaccination. McKinsey et ses amis l’ont bien compris eux aussi.

   Lors de sa conférence de sortie du grand débat national, Emmanuel Macron affirmait sa volonté de faire la chasse aux 387 comités Théodules officiels : « Nous pouvons faire aussi bien en dépensant moins et donc supprimer nombres d'organismes inutiles ». Un document annexé au projet de loi de finances 2020 dresse la liste de ces comités placés directement sous l’autorité des ministres. On y découvre que le nombre de placards dorés de la République est ainsi passé de 387…à 394.

   C’est sans doute ça, la politique du en même temps.

©Stephane Guyot 2021- Tous droits réservés