Les Liaisons dangereuses

Publié le 25 novembre 2020

  Emmanuel Macron vient d’annoncer son plan de sortie progressive du confinement. Parmi les décisions attendues, la réouverture des petits commerces qui avaient été fermés sans réelle logique épidémiologique, la levée de l’interdiction de circuler à plus d’1km autour de chez soi, l’organisation prudente des fêtes de fin d’année et l’arrivée miraculeuse d’un vaccin. A un mois tout juste du 25 décembre, le père de la Nation se transforme en Père Noel et distribue les premiers cadeaux. Alléluia !

  Hormis la décision ubuesque sur les stations de ski et l’acharnement à maintenir fermés les bars et restaurants, les annonces du chef de l’état sont évidemment les bienvenues. Elles n’ont cependant rien de surprenant. Depuis 72h en effet, elles étaient abondamment commentées par la presse qui semblait avoir été préalablement informée de l’ensemble des mesures prises par l’exécutif. Sur les plateaux radio et TV, les experts défilaient pour peser le pour et le contre - principalement le pour - des décisions qui allaient être annoncées. Même le vocabulaire présidentiel était analysé, sorte d’explication de texte, pour mieux saisir la portée de la pensée Macronienne. Dans cette nouvelle allocution officielle, il serait donc question de cohérence, de clarté, de cap et de perspective. Ce vocable, ces expressions, se retrouveront sans surprise au coeur du discours présidentiel. Pas question en revanche de parler de déconfinement ; un mot volontairement banni du vocabulaire gouvernemental. Préférez plutôt le terme ‘’allègement des contraintes’’, plus convenable.

Comment de telles prémonitions sont-elles possibles ? 

  Tout ceci relève d’une mise en scène méticuleusement orchestrée. Une sorte de jeu de rôle dont chacun connait sa partition sur le bout des doigts. D’un coté, l’Exécutif veut imposer des mesures difficiles, voire impopulaires mais souhaite éviter l’hostilité des Français. Pour les faire accepter par une population qui a perdu toute confiance dans son action, il mandate les médias de masse afin de dégoupiller l’effet de surprise qui pourrait être nuisible à leur mise en oeuvre. Le rôle de la presse consiste donc à préparer l’opinion et tester ses réactions face aux mesures qui seront, non pas annoncées mais confirmées quelques heures plus tard par le chef de l’état. Un mot d’ordre pour cette mission d’intérêt général : Ne pas heurter, préparer les esprits, éviter les réactions d’oppositions, obtenir l’assentiment de la population, convaincre les plus suspicieux. 

  Pour que la mise en scène fonctionne, il faut que les rouages soient bien rodés. Les services de com de l’Elysée organisent les fuites et distillent l’information en choisissant les journalistes accrédités. Tandis qu’un second couteau de l’équipe gouvernementale dévoilera les premières pistes dans un canard régional, la presse nationale évoquera une information qu’elle aura obtenue d’une source ‘’proche du pouvoir’’, c’est-à-dire des services de com du Château. Les mots clefs et les éléments de langage seront fournis comme un mode d’emploi qu’il conviendra de relayer sans faiblir. Les chaînes d’info continue organiseront des débats contradictoires destinés à fournir un pré-caché d’arguments favorables à la royale décision. 

  Pour assurer la bonne diffusion du message gouvernemental, l’Elysée pourra s’appuyer sur l’Agence France Presse (AFP) dont les dépêches font office de vérité incontestable et incontestée. L’AFP est en effet la principale source d’information de toutes les rédactions nationales. Elle n’a pas d’équivalence pour décider de ce qu’il convient de diffuser, ou de taire aux citoyens. La nomination dans des conditions rocambolesques de Fabrice Fries, un proche d’Emmanuel Macron, à la tête de l’institution en 2018, devrait donc éveiller quelques soupçons. Dans une lettre ouverte adressée à leur ministre de tutelle, trois administrateurs de l’Agence estiment que cette nomination n'assure pas "une réelle indépendance de l'agence vis-à-vis de l'État" et soulève des questions de conflits d’intérêts. Cette élection aux forceps, sans concurrent, est d’autant plus inquiétante qu’elle intervient dans la foulée de celle de Sybil Veil, camarade de promo du chef de l’état à l’ENA, à la tête de Radio France. Pour le politologue Eric Verhaeghe, « Il y a un problème grandissant, de moins en moins compris de l'opinion publique, c'est l'intervention de l'État dans le domaine de l’information. L’État est à la recherche d'une présence dans les médias ». Il ajoute : « Je ne vois pas pourquoi ce qui est condamné en Russie ne le serait pas en France ».

  Les liens incestueux entre politique et média ne sont malheureusement plus à prouver. Les Souris ne doivent pas être dupes du petit théâtre politico-médiatique qui se joue sous leurs yeux. Lorsque le pouvoir a quelque chose à nous vendre, un candidat, un confinement, une loi…un vaccin, il peut compter sur la loyauté sans faille d’une télé-à-Chat dévouée et à son service.

 

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