La spirale du silence

  Le rôle des médias dans le déroulement de l’élection est déterminant. C’est ce que dénonce la sociologue Elisabeth Noelle-Neumann dans sa théorie : « la Spirale du silence ». En 1974, elle s’est intéressée à l’influence des médias de masse sur les choix des individus. Sa thèse repose sur le constat que l'individu est sensible à son environnement social. Si ses opinions se retrouvent à contre-courant de l'opinion publique véhiculée par les médias de masse, il aura tendance à taire son propre avis par crainte de se retrouver isolé dans son environnement social. 

  Pour vérifier sa théorie, la sociologue étudie les élections de 1972 en République Fédérale d'Allemagne (RFA) et démontre un changement radical de l'intention de vote en faveur de l'opinion la plus fortement présentée par les médias. Elle souligne notamment que l'individu n'a d’autre solution pour évaluer l'opinion publique que de recourir aux médias de masse. Voici ce qu’elle conclut : « Selon le mécanisme psycho-social que nous avons appelé la spirale du silence, il convient de voir les médias comme des créateurs de l'opinion publique »

 

  L’influence des médias s’exerce notamment par la répétition d’un message politique tel que le pratiquent les maisons de disques pour nous vendre leur musique de discothèque. Au cours de la campagne de 2012, le CSA a publié ces chiffres qui témoignent de l’impact des chaines TV dans la fabrication du consentement à l’opinion. Ainsi, entre le 1er et le 27 janvier 2012, les temps de parole et d’antenne cumulées consacrés par toutes les télévisions françaises aux candidats déclarés à la présidence de la République ont été les suivants :

  • 3626 minutes pour François Hollande 
  • 3450 minutes pour Nicolas Sarkozy 

  •   913 minutes pour François Bayrou 

  •  722 minutes pour Marine Le Pen

  •  568 minutes pour Jean-Luc Mélenchon

  • 484 minutes pour Eva Joly 

  • 114 minutes pour Nicolas Dupont-Aignan

  • 108 minutes pour Nathalie Arthaud

  •  36 minutes pour Philippe Poutou

 

  Au-delà de l’étonnante similitude entre l’ordre de cette liste et l’ordre d’arrivée des candidats au 1er tour de 2012, le plus surprenant est le temps de parole accordé aux deux premiers de cette liste : 3626 et 3450 minutes pour chacun des candidats qui accèderont sans difficulté ni surprise au second tour. Ces temps de parole cumulés représentent une audience de plus de deux heures par jour, soit l’équivalent d’un film - le même - tous les jours.

  Cette overdose médiatique pose un problème pernicieux. Elle participe à la construction de la légitimité électorale de ces chefs de clans comme étant les seuls candidats crédibles, les seuls à pouvoir s’exprimer tous les jours quels que soient les sujets à traiter, les seuls à pouvoir émettre un avis sur un problème et proposer une solution pour y remédier. Ceci a pour effet de discréditer les candidatures de personnalités moins médiatisées qui tenteraient malgré tout de participer au débat et qui seraient alors reléguées dans la catégorie dite des ‘’petits candidats’’. Ces candidats méconnus ne sont pas moins compétents que les autres. A vrai dire personne ne le saura jamais puisqu’ils n’auront jamais l’occasion de s’exprimer publiquement. Ils souffrent simplement d’un déficit de notoriété qui leur sera fatal.

  Or, si l’on accepte le principe selon lequel la démocratie est un système politique où chaque citoyen à la possibilité de se présenter à une élection, notre système actuel se comporte comme une sorte de « médiacratie » dans laquelle les médias déterminent qui de ces candidats a le droit de s’exprimer, de défendre son point de vue et de convaincre les futurs électeurs de la pertinence de ses propos. Une fois l’élection passée, ils en assurent le service après-vente en accordant à ces candidats un accès médiatique illimité, quotidien et permanent. Les médias justifient leur casting par la soi-disante représentativité de leurs invités. Les résultats électoraux des partis politiques traditionnels seraient, à leurs yeux, une preuve de légitimité suffisante pour préempter les invitations sur les chaines d’info. En réalité, c’est très exactement l’inverse qui se produit. Si les résultats électoraux leur sont ainsi favorables, c’est précisément parce que les électeurs ne connaissent rien d’autre. A contrario, un candidat aussi brillant soit-il n’aura aucune chance de l’emporter s’il n’a pas accès aux médias. Car la mécanique de l’élection est extrêmement basique. Le choix de l’électeur se fonde sur la notoriété du candidat, non sur ses compétences présumées. En d’autres termes, les électeurs votent pour ce qu’ils voient à la télé.